La femme malgache est belle. Élancée, sophistiquée, ses mouvements sont en harmonie avec ce qui l’entoure, la nature, les éléments, les hommes. Parée de son pagne qu’elle manie avec délicatesse, elle se tient droite. Une démarche gracieuse digne d’une reine, la reine de Madagascar. Qu’elle soit riche, qu’elle soit pauvre, jeune, âgée, éduquée, analphabète, la femme malgache a une beauté particulière, une beauté qui interpelle notre regard. Elle est pure. Elle est simple. D’abord parce qu’elle accorde une grande importance à sa coiffure. Pas besoin de brushing, de laques et d’huiles spéciales issus des plus grandes firmes pharmaceutiques. Elle accomplit des prouesses capillaires au seul moyen d’un petit peigne et d’une fiole d’huile de coco. Et c’est un vrai travail de fourmi. La femme passe des heures assises au pied de sa soeur, de son amie ou de sa tante qui lui noue ses cheveux consciencieusement avec soin et talent. Il y a des dizaines, des centaines de tresses différentes. Des tresses fines, des épaisses, certaines aux motifs variés, courbes, en zigzag. Et sa coiffure qu’elle arbore fièrement, est une véritable parure qui n’a rien à envier aux plus grands créateurs et à leurs défilés de mannequins maigres aux coiffures extravagantes! Après la coiffure, la femme prend soin de son visage. Elle l’induit d’une pâte jaunâtre pour la protéger du soleil, impardonnable sous cette latitude sous même pour la peau noire. Parfois, elle fait même des dessins. Un soleil, une fleur. Et ce maquillage blanc contraste sur sa peau ébène. Enfin, la femme se vêtit de magnifiques lamba (=pagne) colorés qui offrent un spectacle époustouflant de couleur et de légèreté. Son pagne est jaune, vert, orange, ocre. Elle le noue sous sa poitrine en dessous d’un t-shirt simple. Parfois elle porte des sous vêtements, parfois non.
Mais son pagne la protège et il l’accompagne partout. Robe pour sortir, foulard pour se couvrir, couverture pour dormir ou pour transporter son bébé. Parée de sa plus belle coiffure, de son maquillage, de son pagne, la femme malgache même la plus pauvre dégage une élégance naturelle.

 

Elle défile dans les rues en terre battue nus pieds. Sa démarche se fond dans ce paysage chaud, aride. Je l’observe au marché enfilant fruits et légumes dans son panier dressé adroitement sur sa tête, je la regarde déambuler sur la route soulevant habilement et sans peine un énorme seau rempli d’eau, je la contemple faire sa lessive à la rivière entourée de ses amies, ses sœurs, ses filles. Un morceau de savon pour 5 femmes. Des kilos de lessive. Des heures occupées à frotter, le sourire aux lèvres.

Mais surtout je la vois accomplir ses tâches ménagères la tête haute. Un maintien que de nombreuses mères européennes aimeraient inculquer à leurs filles. Mais quel est son secret? Peut être d’avoir porté des seaux remplis d’eau en équilibre sur sa tête entre le puit et sa case depuis son plus jeune âge. Peut être de marcher nus pieds, d’être au contact d’une multitude de sols différents, chauds, caillouteux, brouissailleux. Peut être de vivre dans des conditions difficiles, de devoir continuellement s’adapter, tomber, se relever, et se battre tous les jours, toute la vie, pour continuer d’avancer? Ou peut être, tout simplement parce que la femme malgache est sûre d’elle. Elle vit sans complexe, libre, sans pressions sociales, sans non dit. Car c’est elle le noyau de la famille, de l’économie, de la société. C’est elle qui travaille pour nourrir sa famille, qui se démène de jour comme de nuit pour protéger ses enfants, son foyer, ses valeurs. Le mariage ici est rare. On concubine. On a des enfants. Et quand on veut changer, on prend une nouvelle femme. La majorité de mes patientes sont célibataires à 45 ans. 6 enfants de 3 pères différents mais elles habitent seules. L’homme semble avoir disparu. Je le vois parfois la journée assis entouré de ses semblables à mâcher du kat sur le bord de la route. Il semble confiant, sûr de lui aussi. Mais que fait-il? Josea ma collègue médecin m’a dit un jour que l’homme malgache se sentait tellement fort et puissant qu’il se considérait essentiel et n’avait donc pas besoin de faire autre chose que d’exister en soi. Pas de prise de responsabilité, pas de dure labeur, pas de but. C’est peut être pour ça qu’il devient prisonnier des tourments de l’alcool et des drogues? Alors qui travaille au champ toute la journée, deux petits pieds se balançant de chaque côté des hanches, témoin d’un petit être fragile qui est retenu contre elle au moyen d’un simple pagne? Qui cuisine le maigre repas de midi sous la chaleur du soleil torride? Qui ramène l’eau du puit située à plus de 10 km, transportée dans des jarres hissées adroitement sur la tête? Les femmes. Alors, perdue dans les terres reculées des provinces du nord de Madagascar, j’ai appris de ces femmes. Intriguée, je les ai d’abord contemplés. Puis je les ai accompagnées, je les ai même imitées. J’ai partagé des moments simples, authentiques, vrais. Et alors j’ai appris les vraies valeurs de notre statut de femme.

 

 

La dignité. Une femme rentre du champ, il est 17:45, le soleil commence à se coucher. Un vent frais nous chatouille la nuque et nous apporte un peu de fraîcheur après cette journée torride passée dans un dispensaire suffocant. La femme arrive à sa hutte, chargée de paniers remplis de poivre frais. Madame Juliette s’approche d’elle et lui explique qu’on va l’emmener au dispensaire. Il faut faire le suivi du HPV, virus qui provoque le cancer du col car elle a présenté des lésions pré cancéreuses il y a 2 ans. Elle refuse. Je ne comprends pas pourquoi. Madame Juliette discute avec elle et puis se tourne vers moi: elle est épuisée mais surtout elle est sale et transpirante. Elle veut d’abord rentrer se laver et se changer. On a travaillé toute la journée, on doit encore retrouver 5 femmes perdues avant la tombée de la nuit. Je lui explique que nous sommes pressés, on doit encore faire 2h de trajet sur une route cabossée avant de rentrer à la clinique. Et puis je suis gynécologue, Je travaille dans le sang, dans les odeurs, je suis habituée. Mais cette femme ne démord pas. Elle refuse de nous suivre. Elle me lance un regard perçant, sûr d’elle mais intimidée. Je lis dans ces yeux l’importance de cet acte. Si je l’emmène avec moi sale, transpirante, elle se sentira humiliée. Et puis, je comprends cette chose si simple. Cette femme démunie n’a pas grand chose, pas d’eau, pas d’électricité, pas de stabilité économique, mais elle possède une chose qui n’a pas de prix: sa dignité.

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La solidarité. J’entre dans la chambre des malades au côté de madame Zinave. Une jeune patiente de 16 ans que nous avons ramené de brousse à enfanter cette nuit. Une petite fille de 2,500kg. Si elle avait accouché en brousse, elle serait décédée. Elle avait 3 d’hémoglobine en arrivant à la clinique. La norme c’est 12. On l’ a soigné, on l’a transfusé et elle a accouché, sans saignement, sans complications. Maintenant, elle tient contre ses bras frêles un petit être vulnérable mais elle n’a pas d’argent pour lui acheter de quoi se vêtir. C’est pour ça que Madame Zinave est venue me chercher. « Dr Alexia, il faut aller acheter des vêtements au marché pour cette petite fille. » Chargée de petits chaussons, d’une couverture et de petits vêtements, nous revenons dans cette chambre sombre où sont allongés deux jeunes mamans. Notre patiente est allongée et donne le sein à sa petite fille. Mais surprise elle est déjà toute habillée. Sa voisine lui a donné des petits vêtements. C’est une jeune femme aussi. Elle ne semble pas très riche. Son pagne est déchiré. Mais elle a deux couvertures et deux bonnets. Alors, elle les lui a donné. Elle lui a offert le peu qu’elle avait. Pauvre d’argent mais si riche de cœur. Ces deux femmes me regardent alors et murmurent quelques mots en Sakalawa. Je comprends qu’elles me remercient. Mais quel remerciement? C’est moi qui les remercie. Je les remercie de m’avoir montré que même quand on a rien, on peut donner. Nous sommes toutes égales devant la vie: l’accouchement, l’allaitement, la maternité. C’est difficile. Mais on doit se soutenir, entre femmes, entre égales. Parce que l’important ce n’est pas ce qu’on donne, c’est de donner tout simplement.

 

 

L’amour. Une jeune fille enceinte de 16 ans souffre d’une infection cutanée. On est en brousse. Il faut une chirurgie. Il faut revenir à la clinique. Sa mère est à ses côtés. Elle a encore 3 autres enfants au village mais elle veut accompagner sa fille malade. Notre camionnette est pleine. Avec toutes les patientes qu’on ramène, il n’y a plus de place. Mais elle me supplie de l’emmener avec elle. Elle veut être aux côtés de sa fille. Alors j’accepte, on va se serrer. On arrive à la clinique et on entre dans notre salle de consultation. La patiente s’allonge sur notre chaise gynécologique. Sa mère se tient debout à côté d’elle. Elle lui tient la main. J’examine la patiente. Elle se dandine sur la table. Elle souffre. Je n’arrive pas à l’examiner. Et puis, sa mère se penche vers elle. Elle lui chuchote des mots réconfortants, elle lui caresse les cheveux d’un geste rassurant. La patiente se calme. Et je réalise la beauté de cet instant. Une jeune maman aux côtés de sa fille. Une fille qui est déjà grande, qui va devenir maman bientôt d’ailleurs. Seule, dans cette salle de consultation à des kilomètres de son village de brousse natale, elle souffre face à moi, une médecin blanche qui ne parle pas la même langue qu’elle. Déboussolée, même sûrement effrayée, elle m’a suivie jusqu’à la clinique pour que je la soigne. Et elle a mal. Mais sa mere est là, elle lui tient la main, qu’elle serre fort contre elle, comme si elle voulait lui faire oublier toute cette douleur. Une mère qui protège son enfant. Une scène de vie simple, mais intemporelle, qui traverse les frontières, les croyances, les civilisations. L’amour d’une mère pour son enfant.

 

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La reine de Madagascar

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