« -Odi?(je peux entrer?) -Karibou (entrez). – Dr Alexia, il y a un nouveau patient. – Maintenant? – Oui, je l’ai gardé en salle d’observation avant qu’on l’emmène au village pour que vous puissiez le voir. » Soeur Jacqueline m’emmène dans un petit pavillon derrière la clinique, un pavillon caché, un pavillon secret. C’est qu’ici il faut être discret, les malades ont honte de leur maladie. Ils ont attendu des années avant de venir consulter. Par peur d’être rejeté des siens? Alors ils attendent jusqu’à ce que la maladie se développe, devienne visible, handicapante. Maintenant qu’ils ont de la peine à marcher, la main crispée, ou le visage dévoré par la bacille de Hansen, ils se décident enfin à venir demander de l’aide au centre de St François, spécialisé dans la lèpre. Ici c’est une véritable cour des miracles. Soeur Jacqueline et père Marino accueillent les patients à différents stades de la maladie. C’est dans une petite salle de consultation protégée par un rideau qu’ils dépistent les nouveaux cas de lèpre de la région. L’OMS a clamé haut et fort qu’on avait éliminé cette maladie. Éliminer cela veut dire diminuer la prévalence de la maladie à moins d’un cas par 10’000 habitants. Un grand progrès dans cette lutte contre ce fléau a été obtenu mais il reste encore de nombreux cas et le village de St Francois en a conscience. Ici, depuis le mois de janvier, plus d’une quarantaine de nouveaux cas ont été diagnostiqués. Quand on doute, on effectue un petit prélèvement de suc de peau au niveau du lobe de l’oreille et on recherche les bacilles de Hansen au microscope.

Soeur Jacqueline qui m’explique les différents traitements

Ce patient a le visage recouvert de macules achromiques. Ses lobes d’oreilles sont recouverts de multiples petits nodules. Ses sourcils ont presque disparu. Ses narines sont proéminentes, le nez partiellement rongé par la maladie. Les jambes sont sèches, la peau craquelante recouverte de nombreuses ulcérations. Et ses mains sont crispées. « Tu vois, Alexia, il a tous les signes typiques de la lèpre. Avec lui on ne peut pas se tromper. Toutes ces plaies sur les jambes témoignent de l’atteinte nerveuse. Il ne ressent plus rien. Regarde la forme de ces mains, le nerf cubital est atteint. » J’observe cet homme qui est assis au centre de la pièce. Son regard est fixé contre le mur. Je me tourne dans cette direction et je vois une grande affiche suspendue: « La lèpre est une maladie comme les autres, mais il faut se soigner à temps ». Comprend-il qu’il est arrivé trop tard? Comprend-il qu’il a la lèpre? Et puis soeur Jacqueline commence à s’agiter autour de lui. Elle lui explique qu’il a une maladie qui s’appelle la lèpre. Elle utilise des mots simples et un regard rassurant. Le jeune homme semble ébahi, comme pris dans un vertige. Le diagnostic est tombé. Il a compris. Elle lui dit que cette maladie se soigne mais que c’est un long traitement, il va falloir aller vivre dans un petit village spécial situé derrière Ambanja. Et puis elle lui pose des questions, une multitude de questions. Soudain, le silence. J’entends une mouche volée autour de nous. Au loin, un chien aboie. Le patient semble s’être enfermé dans un mutisme inquiétant. Il semble absent, comme l’esprit ailleurs. Et puis soeur Jacqueline se penche vers moi et me murmure: « Il a 4 enfants et une femme. Je crois qu’ils sont atteints aussi. Il faut qu’on aille les chercher et qu’on les ramène tous ensemble au village. Mais il a honte. Et c’est cette honte qui les empêche de venir consulter plus tôt. C’est à cause de leur réputation qu’ils tardent tous à venir comme ça. Ils ne veulent pas que leurs familles, leurs voisins découvrent qu’ils sont malades. Ils ont peur d’être rejetés des leurs. Alors ils attendent le dernier moment. Ils contaminent toute leur famille durant des années. Et puis, quand ils viennent frapper à notre porte et qu’ils comprennent ce qu’il leur arrive, c’est un drame sanitaire certes mais aussi familial et social ».

Devant le dispensaire des lépreux

Petits enfants atteints de la lèpre, transmise par leur père

En 1953, Père Norbert, un jeune prêtre alsacien établi à Ambanja a découvert que la lèpre n’avait pas été éradiquée dans la région d’Ambanja. Alors il est parti en brousse et il a ramené des malades, une dizaine de malades. Mais il était seulement prêtre, il avait besoin d’un médecin. C’est le Dr Roger Lehman et sa femme Elisabeth qui sont venus l’assister dans cette noble cause. Ensemble, ils ont fondé le village de St Francois. Ils ont construit des petites maisons en brique, un jardin, une cuisine commune, un dispensaire. Et tous les malades ont été réunis dans ce petit village isolé. Ils les ont soignés, ils les ont nourris et ils les ont guéris. Soeur Jacqueline est arrivée à 17 ans à St Francois. C’était en 1970. Elle était alors une jeune aspirante, passionnée par les causes perdues et dévouée aux autres. C’est le Dr Lehman qui l’a formé. Il l’a envoyé à Diego suivre des formations de médecine tropicale. Durant 3 ans, elle a travaillé à ses côtés. Et puis le Dr Lehman est rentré en France et elle est restée. Elle a fait ses vœux, elle est devenue soeur et elle s’est entièrement consacrée à ses malades.


Actuellement, au village il y a 70 lépreux qui cohabitent ensemble. Tous les matins, ils se réunissent devant le dispensaire et attendent patiemment que Soeur Jacqueline leur distribue leur médicament. Je les observe depuis le coin de la porte. Ils font la queue. Les premiers à s’avancer sont les anciens. Les derniers, les nouveaux arrivants. Il y a des vieillards, des femmes enceintes, des adolescents, il y a même des petits enfants de 5 ans à peine. Et ce défilé humain se déroule dans un calme et un ordre digne du service militaire. Pas de bousculade, pas de chuchotement, pas de rires, pas de pleurs non plus. Chacun, l’un après l’autre s’avance timidement vers soeur Jacqueline, avale son comprimé et la remercie d’une gracieuse révérence. Soeur Jacqueline soigne ses malades sans crainte. Elle touche leur visage, elle caresse les cheveux des petits enfants, toujours un mot doux et réconfortant pour chacun. « Le secret quand on travaille en contact avec la lèpre, c’est de bien se laver les mains. Ça fait 46 ans que je m’occupe des malades, que je les touche, que je panse leurs plaies et je n’ai jamais attrapé cette maladie. La lèpre ne me fait pas peur. C’est la tuberculose qui m’effraye! » Et derrière eux, des dizaines de bougainvilliers en fleur illuminent cette scène de partage. Une pelouse verte entoure les maisonnettes. Ce jardin luxuriant contraste avec l’abomination de cette maladie ravageuse. « Vous comprenez Alexia, tous les jours, nous sommes entourés par la misère, la maladie, la mort. Il faut bien égayer un peu notre quotidien. Ces fleurs, ce jardin, c’est notre petit paradis qui nous rappelle combien la vie est belle ».

Soeur Jacqueline dans son dispensaire qui surplombe le jardin de bougainvilliers.

Chaque famille à sa maisonnette. Il partage une grande cuisine commune. Chaque jour, une nouvelle famille est assignée à la cuisine pour les autres villageois. C’est une association qui fournit les fonds pour financer l’alimentation et les médicaments. Il y a aussi une école qui a été construite pour encadrer les enfants. Et tout ce petit monde cohabite ensemble, aux abords de la ville si proche mais pourtant si loin. Ils resteront au village le temps que la maladie soit éradiquée, soit entre 6 à 12 mois. Mais pas de crainte, dès qu’on commence le traitement, la maladie n’est plus contagieuse. Et puis le temps d’incubation est de 3 à 10 ans. C’est pour ça qu’on ne voit pas de petits enfants atteints. C’est une maladie du manque d’hygiène. Parfois dans la même famille, seulement un ou deux membres sont atteints, ceux qui ne se lavent pas souvent.

La cuisine des lépreux commune

Et puis en 1990, le village a commencé à accueillir les malades atteints de la tuberculose. Depuis janvier 2016, 132 malades ont déjà été dépistées. 2 mois de traitement intensif où ils sont hébergés au village, à côté du village des lépreux mais séparés. « Ils sont déjà assez malades comme ça , ils ne vont pas encore attraper la lèpre » me dit Soeur Jacqueline, révoltée. Amaigris, affaiblis, c’est dans un piteux état qu’ils intègrent le village de St François. L’équipe les surveille, les soutient, les soigne durant toute la phase aiguë aidée des gardes malades qui vivent sur le site également. Ils connaissent tous les règles d’hygiène stricte. Toujours un foulard devant la bouche. Et on se lave les mains et toute la journée, pas d’exceptions!

 

Les tuberculeux

C’est l’état malgache qui supervise l’encadrement médical. Ce sont des associations, des ONG qui fournissent les fonds nécessaires. Mais c’est Père Marino le successeur du Père Norbert, soeur Jacqueline et leurs 4 autres collègues qui fournissent leur temps, leur corps, leur sueur et leur vie à ces malades. Tous sont au service de cette cause, un véritable cordon qui lutte contre le mal. Et ils font un travail admirable.


Émue, j’observe ce village. Et je vois des femmes malades mais valides qui préparent le riz pour les autres, des enfants qui courent parfois sur une jambe mais qui jouent et qui rient, des mères qui portent leur bébé dans les bras et comme toutes les mères du monde qui les embrassent sur la joue, seulement elles, elles sont protégées par un foulard, je vois des vieillards mutilés qui jouent aux dominos. Je vois des hommes démunis, malades, affaiblis mais au fond de leurs yeux j’y lis l’espoir. L’espoir d’être soigné, l’espoir de guérir. Et ils vont guérir. Grâce à Père Marino, grâce à soeur Jacqueline, grâce à leur village de l’espoir.

 

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Une matinée au village des lépreux et des tuberculeux: Saint Francois ou le village de l’espoir. 

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