« Dans la vie Alexia, il ne faut pas avoir peur. Il faut avancer, tomber, se relever. Et il ne faut pas culpabiliser. L’église a culpabilisé le monde entier, des siècles. Pourquoi? » Ce sont les mots de Père Stefano un soir alors que nous dînions dans sa maison des enfants. Père Stefano, c’est un homme sage. De petite taille, le ventre rebondi, il a une grande moustache et des yeux clairs qui expriment une grande assurance. Quand on est avec lui, on se sent sûr de soi, rien ne peut arriver. Peut être parce que Père Stefano a beaucoup vu, beaucoup vécu?

En 1984, il est arrivé comme missionnaire capucin à Ambanja. Cette petite ville qui n’avait pas de route goudronnée alors, était coupée du monde pendant la saison des pluies. Et il n’y avait tellement rien, que les gens mourraient d’une simple appendicite. Il était prêtre, il était chirurgien. Alors, il a construit la clinique. D’abord c’était une antenne chirurgicale d’urgence. Et puis le centre s’est agrandi. Il a obtenu des fonds d’association. Maintenant, la clinique à 100 lits, 3 blocs opératoires, 12 médecins. Et maintenant, Père Stefano a 68 ans et il est à la retraite. Alors il s’occupe de sa maison des enfants. « Un jour, on a trouvé un petit garçon abandonnée sur le perron de la clinique. J’ai été voir le président du tribunal et je lui ai demandé de trouver une famille d’accueil pour ce pauvre petit bonhomme. Il m’a répondu qu’il n’y en avait pas, à moins que j’en crée une. Alors je l’ai accueilli, puis un deuxième, puis une dizaine d’enfants. Je leur ai offert un toit, de quoi se nourrir, s’habiller, je les ai envoyé à l’école, je leur ai apporté une famille, de l’amour. D’abord, j’étais Père Stefano, 33 ans plus tard, après plus de 300 enfants que j’ai élevé, je suis devenu Grand Père Stefano.
-Mais ils me maintiennent jeune, Alexia tu sais. Ils courent, ils crient, ils pleurent, ils se disputent, se font des câlins, dessinent, rient, dansent. Ils vivent! Et moi aussi, et tout le monde est heureux. On est tellement à vivre sous le même toit que tout devient équitable. Pas de jalousie, pas de préférence, pas de rivalité; la quantité dilue les pires défauts et privilégie les grandes qualités. L’amour, l’entraide, la générosité, le partage.
Des psychiatres sont venus un jour analyser notre maison des enfants. Ils m’ont dit que l’armoire commune que j’avais créé -plus par confort que par ingéniosité- était digne des plus grandes thérapies comportementales. En effet, cela obligeait les enfants à partager ce qui leur était propre, soit leur vêtement, et les obligeait aussi à respecter les affaires des autres car c’était les leurs aussi. Mais la maison des enfants ne leur apprend pas que l’amour et le partage, c’est une école de vie, une stimulation intellectuelle constante. Les petits sont toujours en train d’imiter les plus grands. Regarde, Honorine a 2 ans mais elle danse déjà comme ses grandes sœurs de 10 ans ».
Alors je me suis tournée vers le salon et j’ai vu cette foule d’enfants se balancer au rythme de la musique, une musique envoûtante, enivrante. Petits, grands, maigres, grassouillets, à la peau noire ivoire ou brun caramel, en culotte, torse nu ou en belle robe, tous secouent leurs petites fesses rebondies en se regardant dans le miroir. Shakira n’a qu’à bien se tenir! Même les petits se dandinent en couche-culotte dans la pénombre du salon. Et quand ils croisent mon regard, ils éclatent d’un rire innocent et ils se remettent à danser de plus belle. Ils courent, ils chahutent, ils tombent, ils se relèvent et ils continuent de danser. Ils sont heureux, ils sont vrais.
 Le samedi matin, on part à la plage. Les chauffeurs de la clinique sont réquisitionnés. 3 voitures pour 87 enfants. Tout ce petit monde s’entasse dans le coffre. La musique à tue tête. Certains enfants ont des hauts parleurs, d’autres chantent. Et dans ce boucan infernal, secoués par les innombrables ornières qui parsèment la route, les plus petits s’endorment sur les genoux des plus grands. Après
45 minutes de route, on arrive dans un petit coin de paradis. De l’eau turquoise et transparente, du sable fin, une multitude de coquillages et des palmiers immenses avec de grands feuillages où on peut se prélasser à la fraîcheur de l’ombre. Les enfants se mettent à courir dans la mer. Ils rient, ils sautent, ils s’éclaboussent. Père Stefano nous propose d’aller nager. Les plus grands nous suivent. Les petits restent sagement sur le rivage et nous observent jalousement nous enfoncer dans les profondeurs de l’océan. Avec nos masques, on voit de petits poissons de toutes les couleurs qui grouillent autour de nous comme si on était dans un aquarium. Et puis tapis au fond du sable apparait une magnifique étoile de mer rouge. Il y en a encore une autre, et encore, des dizaines d’étoiles de mer, majestueuses, presque royales. Père Stefano se tourne alors vers nous lentement et prononce ces mots si simples: « Vous voyez la beauté de cet océan? Vous sentez la joie de ces enfants? Alors vous comprenez maintenant pourquoi je suis ici depuis 33 ans ».
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« Alexia, Alexia , regarde une étoile de mer magique! » Rassoua et Nina ont 9 et 10 ans. Elles sont arrivées quand elles étaient toutes petites. Elles ont grandi dans la maison des enfants. Elles ont leurs habitudes, maintenant ce sont des grandes, elles se font respecter des plus jeunes. Nina a de grands yeux en amande et des longs cheveux frisés couleur caramel qu’elle attache toujours en queue de cheval. Sauvage, elle m’a d’abord évité. Et puis un jour, on a fait un château de sable ensemble. Ses yeux pétillaient de bonheur. Elle ne parle pas bien français, mais on se parle avec nos gestes, avec notre cœur. Elle a approché sa main de mon visage et m’a interrogé du regard: « je peux? » Elle s’est mise à me tresser les cheveux. C’est un symbole très fort ici. Cela veut dire qu’elle qu’elle veut bien me consacrer de son temps et de son énergie pour me rendre plus belle. Nina a été trouvée abandonnée dans la rue. Elle n’avait plus de familles, plus de toit. Elle avait 6 ans. Ça fait 3 ans qu’elle est ici. Rassoua, elle est plus âgée. Sûre d’elle, c’est la meneuse de la troupe. Elle a un sourire timide et des cheveux crépus qu’elle attache aussi dans la nuque. Elle n’aime pas les tresses fines. « Ca tire trop les cheveux et ça gratte » me murmure-t-elle. Elle parle bien français. Et elle danse divinement. Quand la musique résonne, c’est tout son corps qui vibre dans le rythme. Alors on nage toutes les 3 et on arrive sur un îlot, un petit banc de sable qui émerge au milieu des eaux claires. Les filles courent et se mettent à faire la roue, le grand écart. De vrais petits acrobates à la peau caramel au milieu de l’immensité de l’océan turquoise. Père Stefano nous rejoint: « on rentre faire du chocolat? ». -« Ouiiiiiii!!!!! »
Depuis quelques mois, on fait du chocolat à la maison des enfants. Un jour Père Stefano m’a confié: « Je ne peux pas élever mes enfants toute la vie avec l’argent des donations. Qu’est ce que je vais leur donner comme exemple? Ne travaillez pas, ne suez pas, asseyez-vous et tendez les mains. Alors maintenant, on va chercher le cacao, on le grille au soleil, on le moût dans cette machine et puis quand on a obtenu une pâte onctueuse, on le mélange à du sucre et du lait au bain marie, jusqu’à obtenir un délicieux chocolat ».  Vous saviez que le cacao de Madagascar est un des plus fins dans le monde de la gastronomie? Et le chocolat du Père Stefano est exceptionnel. Il allie cette puissance d’un cacao parfumé à la douceur du chocolat sucré. Alors quand on ferme les yeux et qu’on prend une bouchée de ce chocolat, un tourbillon de saveurs chatouille délicieusement nos papilles. On est plongé au cœur même de Madagascar. Cette île rouge est unique par ses couleurs, ses saveurs, ses odeurs. Elle est puissante, enivrante, comme le chocolat de Père Stefano.

 

 

Alors voilà, Père Stefano part lundi. Comme chaque année,  il parcourt l’Europe à la rencontre de tous ses généreux donateurs. Mais cette année, il leur emmène son chocolat, le chocolat des enfants. Et avec ce chocolat, il va pouvoir transmettre
jusqu’à l’autre bout du monde, cette explosion de saveurs qui est propre à Madagascar. Quant à moi, quand je goûterai ce chocolat, je me laisserai envahir par ce tumulte de sensations qui est tout à fait à l’image de ces 4 mois: amer et différent au début mais généreux, authentique et… intense. Alors je fermerai les yeux et je me rappellerai des mots de Père Stefano qui m’ont guidé tout au long de cette mission: « Personne n’est parfait Alexia. On a tous des défauts, tu sais. Alors il ne faut pas les accepter, non, mais il ne faut pas essayer de se changer non plus. Il faut juste trouver la bonne clé pour arriver à se lire. »

 

Lien vers la vidéo: La maison des enfants: la maison du bonheur

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Père Stefano, sa clinique et sa maison des enfants

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