Madame Yvonne c’est un petit brin de femme. Du haut de ses 1,60m, elle va fêter ses 76 printemps dans quelques semaines. Il lui reste 3 dents mais quand elle sourit, son visage s’illumine, éclairé par d’innombrables petites rides au coin de ses yeux. Madame Yvonne a beaucoup vécu. Elle a eu plusieurs maris, une multitude d’enfants, une ribambelle de petits enfants. Elle a fumé, elle a même bu. Et beaucoup. C’est sa mère qui l’a aidé à se sevrer. En se rendant chez le sorcier du village, un jour elle est revenue à la maison et a dit: « Ma fille, tu es belle, tu es jeune, tu es intelligente. Il faut que tu arrêtes ces bêtises. Bois cette potion et tu ne boiras jamais plus ». Et ça a fonctionné. A la première gorgée de rhum, dérobée en secret, elle s’est mise à vomir tripes et boyaux. C’était son dernier verre d’alcool. Alors, aujourd’hui, c’est une femme sage. Elle a appris de ses erreurs. « L’important, m’ont toujours dit mes parents, ce n’est pas de faire des erreurs, on en fait tous. Ce qui fait la différence, c’est ce qu’on en retient et ce qu’on fait après ». Madame Yvonne est un joli exemple je trouve. Elle a fait des bêtises, certes, mais c’est peut être ce qui lui donne le poids des mots quand elle me dit « Lui, là, il a déjà trop bu. Il ne faut pas lui donner d’argent. Il ne sait pas économiser. Il ira battre sa femme à la fin du mois pour récupérer ses dernières pièces. C’est triste. C’est comme ça. Ils sont bêtes. » Mais surtout Madame Yvonne a fait de grandes choses. Elle a construit une école en haut de la montagne. Elle fait partie de l’association qui distribue des vêtements aux plus démunis. Elle a travaillé avec une association qui envoyait un médecin 2x/mois sur l’île et dispensait des soins gratuitement. Parce que Madame Yvonne est la guérisseuse du village. Sa grand mère et sa mère lui ont enseigné le secret des plantes et des herbes médicinales. Et l’île de Nosy Komba en regorge. C’est pour ça qu’on est là aujourd’hui. Elles nous emmène au sommet de l’île percer ses plus grands secrets.

 

Il est 8h. Le soleil étend déjà fièrement ses rayons intenses qui se reflètent dans l’eau turquoise. On entend le bruit des vagues qui s’échouent sur la plage de sable fin. On suit madame Yvonne qui marche d’un pas sûr. Elle est venue avec ses petits enfants qu’elle forme à l’art des herbes médicinales. D’abord, il y a Francisco. 18 ans, le regard perçant et le coup de machette franc. Il ouvre la marche fièrement. Un serpent tapis sous les pierres, un deuxième caché à l’ombre d’un feuillage sur le bas côté. Un troisième qui se faufile derrière un arbre. img_4015Aucun ne lui échappe. De vrais yeux de lynx. « Ils ne sont pas venimeux. Celui là, il aime le lait maternel. Quand la mère dort avec son nouveau né contre elle, il vient se loger dans le creux de son sein et dès que le sein est libre, il se met à téter goulûment. C’est quand le bébé, jaloux, se mettra à pleurer que la femme ouvrira les yeux et découvrira le reptile allongé sur sa poitrine. » Une araignée taureau. Elle ne pique pas. Elle tisse sur mes doigts un fil transparent mais tellement résistant. Francisco est en dernière année au lycée à Ambanja. Il veut devenir médecin. Puis, il y a Naima, 10 ans. Elle habite NosyBe, l’île d’en face, chez une tante adoptive. Elle est en vacance chez sa grand mère. Elle est plutôt timide mais au fur et à mesure de la journée, elle finit par nous dévoiler un splendide sourire. Elle veut aussi être médecin. Enfin, il y a Sylviano, 9 ans. Casse coup et intrépide, il suit son grand cousin partout. Il sautille, court, rit, chante. Il n’a peur de rien.

Naima, Francisco et Sylviano dans l’école de leur grand mère

Naima

 

 

Sylviano avec 2 chaussures différentes

Alors, toute cette petite troupe s’enfonce dans la jungle luxuriante de Nosy Komba. Le chemin est terreux. Il y a des racines de bambous qui jonchent le sol. Elles ressemblent à du gingembre. « Gare où on met les pieds, elles peuvent être traîtres » me dit Yvonne. Autour de nous, un véritable jardin botanique. Des arbres feuillus qui s’étendent jusqu’au cieux pour capter un mince rayon de lumière. Des lianes qui tombent. Des plantes grimpantes qui parasitent de majestueux troncs. Ces troncs si imposants qui font quatre fois ma taille au moins. Et puis Yvonne se penche vers un de ces arbres. Elle en gratte l’écorce avec une petite branche. Une pâte blanchâtre coule généreusement. « De la cire guérisseuse, sens ce parfum! » Hummmm une fraîche odeur mi-mentholé, mi-eucalyptus se dégage de cette mixture. « C’est pour soigner les bronchites ». Francisco s’approche et me tend une magnifique petite fleur bleue: « Pour soigner le diabète. Tu fais bouillir 10 minutes dans de l’eau et après tu en bois un grand verre d’eau. Tous les jours, pendant 15 jours. Après tu peux recommencer à boire du rhum » dit il en rigolant. On continue de grimper et soudain on arrive dans une petite clairière. La nature nous dévoile comme par enchantement une petite fenêtre sur l’océan. De l’eau turquoise à perte de vue. Des îles recouvertes de forêts denses. Pas l’ombre d’une création humaine. La nature à l’état pur. Autour de nous, on entend les oisillons et les grillons chanter, les insectes voler. On croise quelques paysans qui descendent de la montagne. Des hommes transportent des troncs d’arbre qu’ils emmènent à la plage pour construire les pirogues. Les femmes transportent dans leurs paniers hissés sur leur tête, des bananes, des ananas, des jaquiers. Tous quittent le sommet de la montagne à l’aube pour aller vendre leurs maigres marchandises et ramener un capot de riz à leur famille isolée là-haut. Un couple de femmes s’arrêtent. Elles s’entretiennent avec Yvonne. J’entends quelques mots se distinguer de ce discours incompréhensible « échographie/ Dr Soanjara (Ca veut dire bonne chance, les patientes m’appellent comme ça ici)  » Yvonne leur a dit que j’étais la gynécologue qui était venue faire des échographies. Les femmes de la montagne avaient entendu la cloche sonner par le chef du villge trop tard (c’est avec la cloche qu’il prévient les habitants de l’île de l’arrivée de missionnaires). Elles n’ont pas eu de consultation. Elles aimeraient que je revienne. On s’accorde avec Yvonne qu’on va essayer de trouver une date. Les femmes sourient. Elles repartent d’un pas léger sautillant entre les cailloux , en prenant garde d’éviter les racines pour ne pas trébucher.

La végétation autour de nous nous offre un spectacle magique. Je n’ai jamais fait particulièrement attention aux plantes je dois dire. J’ai toujours été plutôt attirée par les bêtes féroces, les serpents, les lions, les crocodiles même. Mais aujourd’hui madame Yvonne m’a ouvert la porte de son jardin secret. On est au cœur de la nature. Il n’y a pas une plantation, pas une culture humaine. Tout ce qui pousse ici, est arrivé là comme par magie. Un vrai petit miracle. Des champs de café en fleurs à perte de vue. Leur parfum envahit tout l’espace qui nous entoure et nous enivre. On est pris d’un vertige de bien être, subjugué par cette beauté. Un petit ananas. Deux petits ananas. Ils sont minuscules et rouges. « Ils vont grandir, ce sont des bébés ». Du cacao. Des grappes de cacao à foison. Elles ont colonisées les branches des arbres. Elles descendent jusqu’au bas du tronc et remontent jusqu’aux branches les plus élevées. Des papayes, des avocatiers, des bananiers, des jaquiers. Magnifique fruit à la carapace verte. Quand on le coupe, il s’ouvre comme une fleur. Juteux et fruité, son goût me rappelle la banane et sa texture l’ananas. Et puis, il y a cet immense palmier qui étend ses branches en éventail vers le ciel. Francisco s’approche et coupe un de ses troncs qui ressemblent à du bambou. Et là, un torrent d’eau fraîche se met à couler. La réserve d’eau de pluie naturelle de la forêt. C’est pour ça qu’on l’appelle l’arbre des voyageurs, symbole de la vie à Madagascar.

 

Cacao


Jaquier

 
Tout ce qui pousse ici est utilisé par l’homme. Les fruits pour se nourrir, les plantes pour se soigner et préparer les mets, les arbres pour les constructions, les fleurs pour les parfums ou pour la décoration. Et quand on marche au milieu de cette végétation luxuriante, on se sent si petit. Comme un enfant émerveillé le matin de Noël quand il découvre tous ses paquets cadeaux. Élevée à la ville, dans les méandres du stress citadin, dans l’abondance de la nourriture des supermarchés, dans la discipline européenne, j’ai toujours aimer me ressourcer dans la nature. Mais cette nature européenne est si structurée. C’est une nature que l’homme a appris à dompter au fil des années. Et aujourd’hui dans ce désordre d’arbustes si généreusement garnis de plantes médicinales, de fleurs parfumées, de fruits juteux, je comprends un peu mieux d’où je viens, d’où l’homme vient. Et c’est magique.

 

Naima et Francisco qui mangent le fruit du jaquier

C’est ça , Madagascar. Un mélange d’émotions intenses. D’un côté, la pauvreté, la misère, la famine, la saleté, la maladie. Des hommes paresseux qui boivent , qui mâchent du khat (sorte de plantes aux vertus euphorisantes), la corruption, l’inefficacité du système administratif. Et puis d’un autre côté, quand on ouvre les yeux, et qu’on regarde autour de nous: la beauté de la vie dans toute sa simplicité. Ici l’homme vit certes au rythme de la vie sans se presser, sans se stresser, sans se poser de question mais il a compris une chose, peut être de manière inconsciente. Il a compris la puissance de cette nature. Et il la respecte. Et il l’aime. C’est ça ce que Madame Yvonne m’a transmis aujourd’hui. En m’ouvrant la porte de ce jardin d’Eden, elle m’a offert le plus beau des cadeaux. Maintenant, je sais que le paradis existe. Et il est sur Terre.

Alors on redescend et je promets à Madame Yvonne de revenir la voir avec mes amies. Mais elle est malade. Elle souffre du cœur. Il n’y a pas de médicaments sur l’île. Et ça fait 40 ans qu’elle ne l’a pas quitté. Elle ne sait pas si elle sera encore là. Alors je la serre contre moi et je ferme les yeux. Je vais revenir et je lui amènerai des médicaments.

 

 

 

 

Publicités

Une journée avec une guérisseuse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s