« La vie c’est comme une bicyclette. Il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre ». 

Vous êtes vous déjà demandé quel était le cycle du médicament dans une pharmacie? D’abord, il faut se rappeler du principe de l’offre et de la demande. Il faut donc d’abord qu’il y ait un client qui demande le médicament et ensuite que la pharmacie se fournisse et puisse lui vendre. C’est un principe assez simple, vous me suivez toujours?
Alors si je vous parle de la pré éclampsie. Si je vous dis, que c’est la 3ème cause de mortalité maternelle à Madagascar, vous penserez qu’il ne doit pas y avoir de traitement efficace. Et pourtant si, il y a le sulfate de magnésium. Médicament essentiel et simple recommandé par l’OMS. Mais surtout recommandé par le ministère de la santé malgache. Partout dans les dispensaires de brousse, dans les hôpitaux universitaires , sont accrochés de grands posters colorés qui décrivent le protocole de la prise en charge de la pré éclampsie. Et le sulfate de magnésium en est le maître. Comme on compte plus de 6 pré éclampsies/ mois dans la région d’Ambanja et que le seul traitement efficace est le sulfate de magnésium, vous penseriez qu’on en trouverait à la pharmacie. Ou au moins à l’hôpital non? Vu qu’il y a une demande forte, la pharmacie devrait se fournir régulièrement non?
Et pourtant j’ai traversé la ville, j’ai été voir chaque gérant de pharmacie, je me suis rendue dans l’hôpital publique, j’ai rencontré le médecin formateur de la région, le médecin inspecteur. Tous m’ont confirmé: il n’y a pas de sulfate disponible! On le prescrit pour les patientes mais il n’y en a pas à la pharmacie! Et cela depuis plus de 5 ans. Alors, on attend. On espère. Mais on attend quoi? Qu’une énième jeune femme décède de convulsion? Qu’un énième foetus à terme ne voit jamais le jour parce que sa mère a fait un décollement placentaire?

img_2895

Protocole affiché dans les dispensaires en brousse


Je suis assise dans la salle de consultation penchée sur l’écran de mon ordinateur. Je fais des recherches. Des gouttes de sueur perlent sur mon front. La chaleur est torride. Un ventilateur de fortune brasse l’air humide autour de moi. Adhelia entre soudain et me dit:  » on a encore eu une éclampsie ce matin. Une jeune femme de 15 ans, elle a convulsé ». C’est décidé. Cette fois, qu’importe comment, je vais trouver ce médicament.
Alors j’appelle les pharmacies de la grande ville de Diego: « tsissy » (plus). J’appelle les pharmacies de la capitale : « tsissy ». Mais où est donc le sulfate de magnésium? Comment est-ce possible qu’il n’y en ait pas sur l’île? Et puis ce matin, en parcourant le catalogue de médicaments du fournisseur de la petite pharmacie d’Ambanja: il est là! Je vois son nom apparaître au milieu d’une innombrable liste de mots latins incompréhensibles. Azaléééé. J’en commande 100 ampoules. Elles seront là dans 5 jours.

Dr Josea et moi 


Maintenant, il faut s’organiser. Il faut assurer l’approvisionnement régulier de ce médicament. Le comité de la clinique se réunit. Notre clinique a des fonds privés. Il faut assurer un pool de médicaments réguliers dans la clinique. On va créer une boîte KIT DE PRE ÉCLAMPSIE. Elle sera toujours remplie et prête à l’emploi dans la salle d’accouchement. Qu’il soit minuit ou 5h du matin, qu’on soit dimanche ou la semaine, on aura toujours ce médicament à porter de main. Et si le patient ne peut pas payer? Il faut trouver un fond qui subventionne. Une malade c’est 20 ampoules. 20 ampoules c’est 28’000 Ariary. Donc 9€. 9€ pour sauver 2 vies: une mère et un foetus. Un futur petit être humain qui va prendre sa première inspiration. Puis il va découvrir le monde, grandir, aimer, apprendre, courir, rire. Il va pouvoir vivre.

 Maintenant il faut former l’équipe. Ils connaissent tous le sulfate de magnésium. Ils l’ont étudié sur les bancs de l’université. Mais ils ne l’ont jamais administré. Dr Josea accepte de faire une présentation. Lundi à 16h. Pour attirer les participants? On va faire un gâteau. Banane-coco? Cacao gingembre?

img_4027

Dr Josea supervise l’entraînement aux dilutions

Il est 15:30. J’ai couru tout l’après midi entre ma maison et ma salle de consultation pour vérifier la cuisson du gâteau. Yvette, ma femme de ménage n’a jamais fait de gâteau. Je dois être une des seules de la ville à avoir un four, et je suis certainement la seule à savoir faire des gâteaux. Alors toutes les 15 minutes, je quitte ma salle de consultation, je dévale les escaliers de la clinique en courant, sautille entre les gardes malades en criant « Asafady, Asafady » et je viens ouvrir le four pour contrôler la cuisson. Une odeur enivrante de chocolat remplit la cuisine. Le gâteau est cuit. On y va.
La salle d’accouchement se remplit gentiment. Des stagiaires, des infirmières, des sages femmes, mais aussi des chirurgiens, des médecins généralistes, même le directeur est là. Josea a préparé un PowerPoint, elle fait sa présentation. On a apporté le sulfate de magnésium. « Alors il existe vraiment? » me dit un des médecins en rigolant. J’ai apporté un pingouin en peluche. Ce sera mon bébé. Je vais jouer la malade. Je m’allonge sur le lit. Adhelia et les 2 autres sages femmes doivent me soigner. Je suis enceinte à terme et j’ai une pre éclampsie.

Dr Josea qui fait sa présentation

L’équipe qui écoute attentivement


Le jeu de rôle commence. Une Vaza allongée sur un lit de malade, c’est quelque chose! J’entends des rires, des chuchotements. On doit me faire un toucher vaginal. Azalaééé ! Les rires fusent. (Ceci est une simulation! ). Adhelia , Veronique et Fredine, les sages femmes, prennent leur rôle très au sérieux. Elles lisent attentivement sur le poster la marche à suivre que nous avons préparé avec Dr Josea. Elles préparent la perfusion, elles font les dilutions. Attention, si on se trompe: surdosage. Et si surdosage: arrêt respiratoire! Le sulfate coule. Le chirurgien arrive. Césarienne! Je suis sauvée, mon bébé aussi. C’est si simple.

Jeu de rôle

La formation est finie. On mange le gâteau. On rit, on échange. On est prêt! Maintenant, on attend. On attend les vraies patientes.

  

L’équipe, contente après la formation et… le gâteau!


Et puis la première malade arrive. 16 ans. 37 semaines. Tension artérielle à 150-110. Protéinurie 3croix. On prépare le sulfate. En 1h de temps, apparait un terrible œdème sur le visage maigre de cette petite jeune fille. On ne peut plus attendre. On part en césarienne en urgence. Le médicament continue de couler. « 7 gouttes toutes les 10 secondes », je hurle à l’infirmier anesthésiste. « La voie veineuse est bouchée ». – « Alors mets une autre voie, vite! » Tout le monde s’agite. Les tensions montent. Le visage gonflent. Elle va convulser. La voie veineuse est mise. Le médicament coule. On peut commencer l’opération. Le chirurgien incise. Son geste est fluide et sûr de lui. En 30 secondes, on arrive à l’utérus. Le liquide amniotique coule. Des petits cheveux noirs apparaissent. Une épaule, un bras. Des petites jambes. Je tiens le nouveau né dans mes bras. Il s’agite. Il pleure. Il est vivant. Azalaééé!

On a prévenu l’hôpital publique qu’ils peuvent nous adresser des patientes. On a le médicament en réserve. 15 heures après une nouvelle patiente arrive. Ils nous l’ont adressé. Elle gît sur les genoux de sa soeur, évanouie. On l’interpelle. Elle ouvre les yeux. Elle est vivante. Enceinte, à terme. Elle a convulsé dans son lit ce matin. Tension 140/95. Protéinurie 2croix. Elle a fait une éclampsie. On n’entend pas les battements cardiaques du foetus. Le sulfate de magnésium commence à couler. On vient chercher Dr Josea et moi pour faire l’échographie. Le cœur est arrêté. Le bébé est décédé. Il fait sombre dans la salle. Il est 6:00 du matin. Les rayons du soleil n’ont pas encore traversé les volets. Mais au milieu de cette obscurité, se dessinent deux grands yeux marrons qui nous regardent. Implorants. Cette femme veut savoir.

Alors je prends une grande inspiration et je commence à lui expliquer. Elle a une maladie qui s’appelle l’éclampsie. C’est une maladie du placenta. Elle a convulsé. Et quand elle a convulsé , elle a perdu son bébé. Ce n’est pas sa faute. Elle n’a rien fait de mal. Ses yeux restent impassibles. Pas une émotion. Elle ne parle plus. Elle reste droite, le regard fixe perdu au fond de la pièce. Je continue à lui parler. Cette maladie est grave. Il faut l’accoucher. On a déjà perdu le bébé. On ne veut pas perdre la mère. On transporte la patiente en salle d’accouchement. On va lui donner un médicament qui permet d’accoucher par les voies naturelles. Sa famille est là. Ils veulent savoir. Je n’ai pas la force de répéter ces mots si durs. Bébé. Mort. Éclampsie. Ces mots résonnent dans ma tête comme un boomerang qui s’éloigne de plus en plus et puis revient nous percuter si violemment.

Alors qu’est ce qu’on fait maintenant? On retrousse nos manches, on serre les dents et on continue. On continue à se battre pour cette vie, La Vie.

Publicités

Le sulfate de magnésium peut sauver 2 vies: la mère et son enfant. Alors pourquoi n’y en a t il pas à Madagascar?                          

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s