« Moins nous possédons et plus nous pouvons donner »

J’entends le cocorico du coq qui résonne au loin et me tire délicatement de mon sommeil. J’ouvre un œil et j’aperçois les premiers rayons du soleil qui illumine la clinique à travers ma fenêtre. Il est 5:35. Le soleil se lève. La journée commence. Depuis mon lit, quand les rideaux sont tirés, j’aperçois la clinique qui s’agite déjà dès la première heure. Des patients, leurs familles, des servantes, des infirmiers, des sœurs, des médecins, des chirurgiens déambulent sous mes yeux endormis. Chaque matin, c’est un nouveau spectacle. Il y a d’abord les gardes malades. Ce sont les figurants de ce spectacle certes, mais ils jouent un rôle essentiel. D’abord parce qu’ils sont partout. Par terre, assis, allongés, endormis, en train de manger, d’uriner contre le mur, de rire, de crier, d’attendre. Ensuite, parce que sans eux, la clinique ne fonctionnerait pas. Ici il n’y a pas d’infirmière ni d’aide soignante. Les malades sont livrés à eux mêmes. Alors ils emmènent leur mère ou leur sœur comme garde malade. C’est eux qui leur apportent la nourriture, qui les aident à se doucher, qui lavent leur drap, qui vont acheter les médicaments. Ils restent là, à côté de leur malade, nuit et jour, jour et nuit. Ils dorment sur une natte à même le sol. Ils cuisinent du riz dans des petites casseroles qui chauffent à même le sol sur des monticules de charbon, allumés au milieu des jardins de l’hôpital. Le riz est le plat principal ici. On en mange 2 fois par jour. Parfois 3. Et parfois, si on a de la chance, ou plutôt de l’argent, on l’accompagne d’une maigre portion de poisson grillé ou d’un filet de poulet à la sauce coco.

Au milieu des allées de l’hôpital, il y a plusieurs casseroles. Il y a plusieurs gardes malades. Ils attendent. Ils attendent que le patient se rétablisse. Ils attendent que le médecin donne son feu vert pour rentrer à la maison.


Je traverse le jardin qui sépare la maison de passage de la clinique. Je zigzague entre les chèvres et les gardes malades allongés à l’ombre sur leurs nattes. Il est 8h mais le soleil tape si fort qu’il me brûle déjà la peau. Je monte les marches de la clinique en sautillant entre les seaux des femmes de ménage. « Asafady, Asafady » (pardon) je leur crie en salissant maladroitement le sol. J’arrive devant ma porte de consultation. Il y a déjà 4 femmes qui attendent. Certaines sont assises sur le banc branlant installé devant notre salle. D’autres ont emmené leurs nattes. Je reconnais une des femmes. C’est la jeune femme de 20ans de Befotaka. On l’a opéré il y a 3 semaines. Que fait-elle ici?

 


Dr Josea est déjà là. Adhelia a été remplir le seau d’eau pour se laver les mains. Il n’y a pas d’eau courante dans l’hôpital, seulement au bloc opératoire. Azalaééé ! (Holàla) La patiente entre. Elle porte son enfant contre elle. Il a 5 mois maintenant. Elle a l’air inquiète. Moi aussi. Je sais que si cette femme a pris le taxi pour faire 3 heures de route et venir jusqu’ici seule avec son bébé, c’est que quelque chose ne va pas. Pourtant la chirurgie s’est bien passé. Le chirurgien a fait le curetage il y a 3 semaines déjà.


Je suis revenue à Befotaka il y a 2 semaines. La patiente allait bien. Elle allait si bien même qu’elle est venue me voir pour m’offrir un cadeau. Dressée dans l’ombre de la pièce, elle s’est avancée timidement et m’a offert deux noix de coco. J’ai tendu mes mains et j’ai reçu ce cadeau comme s’il représentait tout l’or du monde. Et j’ai senti des larmes monter aux coins de mes yeux, un frisson me parcourir. Tous les jours, je vois la faim, la maladie, la mort, tous les jours je vois des choses que même les yeux d’un médecin ne s’habituent pas à voir. Et pourtant, je ne pleure pas.  Mais cette femme est bouleversante. Par son histoire de vie? Par son regard puissant? Ou peut être juste par la simplicité de son geste?
Alors aujourd’hui, elle se tient devant moi inquiète. Elle saigne depuis hier et elle a peur. Je l’examine. C’est un retour de menstruations. Je la rassure et je la garde en surveillance pour la journée. Plus tard, quand je retourne l’évaluer, elle évite mon regard. Ses yeux se remplissent de larme. Elle murmure quelques mots entre des sanglots. Adhelia, ma sage femme fait la traduction. Elle est faible, elle a faim. Elle a dépensé tout son argent dans le taxi. Elle est ici sans sa famille et elle n’a pas mangé depuis hier. Alors honteuse de me devoir encore quelque chose, elle préfère éviter mon regard.
Et de nouveau, je suis bouleversée par cette femme démunie qui est allongée devant moi. Si vulnérable. Et de nouveau, je me retrouve face à cette question qu’on ne devrait jamais avoir à se poser: que vaut une vie humaine ?
Alors, je lui apporte une tranche de pain .  Et de mon regard, c’est moi qui l’a remercie. Je la remercie de me faire réaliser combien la vie est précieuse et de me rappeler combien on a de la chance.

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Une journée à la clinique

Une réflexion sur “Une journée à la clinique

  1. Coucou ALEX, tu racontes tellement bien la réalité de ces femmes et tu décris si bien leurs détresse. C’est à pleurer. Idéalement, je trouve que l’aide doit aller à quelque chose de Structurel parce que l’argent est rare et les besoins sont abyssaux. Mais bon, dès que tu as l’humain en face de toi, tu peux ranger tes principes dans le placard. Comment imaginerais tu d’aider tes protégées? Bisous

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