« Si tu voyages dans la pirogue de quelqu’un, chante sa chanson »

« Le cancer du col de l’utérus tue mais il peut être prévenu ». Ce sont les mots prononcés par mon chef de service à Genève. Et pourtant en Afrique c’est la cause la plus fréquente de mortalité par cancer. Chez nous c’est la 17ème. Pourquoi? A Madagascar, 1/3 de la population n’a jamais vu de médecin. 2/3 de la population vit en brousse, dans des villages reculés, isolés. Les routes qui y mènent ne sont pas accessibles en voiture. Il faut marcher, marcher des heures pour atteindre un dispensaire. Mais il n’y a pas de médecin dans tous les dispensaires. Parfois il n’y a que des infirmières, parfois que des étudiants. Et de toute façon, les soins sont chers. Qui aurait l’argent pour les soins de santé? Le salaire mensuel moyen ici s’élève à 30€/personne. La clinique St Damien a bien compris cette problématique. Alors depuis 2013, en collaboration avec les Hôpitaux Universitaires de Genève et avec le soutien d’Action Madagascar, la clinique organise des sorties en brousse pour sensibiliser les femmes et dépister le cancer du col. Cette année, c’est moi qui ait été envoyée sur place.

Les femmes commencent à arriver des champs pour venir au dépistage.

A la clinique, un véritable groupe de travail s’est constitué autour du dépistage. Le chef d’orchestre, c’est Jéromine. Petite, aux cheveux courts coupés à la garçonne, elle est toujours habillée élégamment et ne sort jamais sans son rouge à lèvre. Sa devise: ne jamais se fâcher le lundi matin, c’est primordial de bien commencer la semaine tous ensemble. Malgache, elle a voyagé en Europe, elle parle français, anglais et italien. Elle sait comment ça marche en Europe. Elle sait comment ça marche ici. Pour le dépistage, c’est elle qui organise les campagnes de sensibilisation. D’abord, elle contacte les maires des villages en brousse. Ils sont chargés d’avertir les femmes de notre arrivée. En se rendant chez les femmes directement ou en passant une annonce à la radio locale, les maires informent les femmes de notre arrivée. Ils arrivent même à joindre celles qui vivent éloignées dans la montagne. Jéromine gère aussi les cheffes des associations des femmes. Ce sont des femmes designées comme porte parole des femmes d’Ambanja et sa région. Chacune représente un quartier de la ville et une région éloignée. Ce status, ce n’est pas un métier. Elles ont toutes un travail à côté: enseignante, sage femme, vendeuse, gérante d’une gargote. Elles ont aussi une famille. Mais être cheffe de l’association, c’est un honneur. Ces femmes sont fières de représenter les leurs et de participer au campagne de dépistage. Elles ont envie de faire changer les choses, de répandre la médecine occidentale jusqu’en brousse au dépens de la médecine traditionnelle.

Réunion hebdomadaire avec les cheffes des associations pour organiser les sorties en brousse.

Devant le dispensaire.

On prépare les questionnaires et les auto-prélèvements.

Elliette remplit les questionnaires.

La sorcellerie est très présente à Madagascar. Quand les patients tombent malade en brousse, ils ne consultent pas de médecin. Ils pensent qu’on leur a jeté un sort. C’est difficile de convaincre une femme qu’elle a besoin d’une chirurgie si elle est persuadée que sa masse abdominale géante est un sort jeté par sa voisine. Heureusement, je travaille avec Dr Josea et Adhelia, sage femme. Elles sont d’ici et elles m’aident à comprendre les patientes, leurs peurs, leurs croyances, leurs interprétations. Hier, on a du expliquer à une femme qu’elle avait un cancer et qu’on ne pouvait plus rien pour elle. Troublées, Dr Josea et Adhelia ne savaient pas quoi dire. Alors, j’ai pris les devants et j’ai commencé à parler en français. J’ai utilisé des mots simples et expliqué que c’était un cancer, que c’était difficile de traiter. J’ai expliqué ce qu’on m’avait appris, mais ce qu’on m’avait appris en Europe. Ici, on n’utilise pas le mot cancer. Ici on ne parle pas de la mort. Alors Dr Josea m’a regardé et m’a dit qu’elle ne pouvait pas traduire ces mots. Elle s’est tourné vers la patiente en lui adressant un regard doux mais ferme. Elle lui a expliqué qu’elle avait une maladie. Elle lui a dit qu’on allait lui donner des médicaments. Et quand la femme a demandé si elle allait mourir, Dr Josea a répondu sagement: on meurt tous un jour.

Adhelia, notre sage femme et Dr Joséa

À Madagascar, en brousse, on ne doit pas montrer sa maladie. On serait montré du doigt, mis à l’écart de la société. Parce que l’entourage a peur, parce qu’il n’est pas instruit, parce qu’il croit à la sorcellerie, il s’enfuit. Et il laisse le malade seul face à ces mots: maladie, cancer, mort.

Les femmes attendent leur tour patiemment.

Avec Félicité, on suit la maire du village: on part chercher les patientes dans leur case.

La patiente faisait sécher le riz.

Mais que devons-nous faire en tant que médecin? Depuis notre première année de médecine, on nous enseigne les piliers traditionnels de l’éthique médical en insistant sur le respect de l’autonomie du patient. Il a le droit de savoir, il doit garder sa capacité de penser, sa liberté de décision et d’action. Mais ne nous a-t-on pas appris également la non-malveillance et la bienfaisance? Cette patiente qui a un cancer aujourd’hui, ce n’est pas juste une patiente. C’est une femme avec son histoire, ses croyances. Et mon rôle aujourd’hui c’est de la soutenir dans sa maladie. Et pour la soutenir, je dois comprendre d’où elle vient mais aussi réaliser le poids de mes mots et leur interprétation ici. En respectant son autonomie, en prononçant ces mots: cancer, mort, je condamne cette patiente à être rejetée par les siens. Parce qu’ici, il n’y a pas de traitement palliatif. Quand on porte l’étiquette de la mort, on se retrouve seul.

 

Alors si on veut véritablement aider ces femmes, il faut mener des campagnes de dépistage. En sensibilisant les populations à notre médecine, en se déplaçant en brousse, en rendant accessible les soins à tous, on peut prévenir la maladie avant que ce ne soit trop tard. La Clinique St Damien l’a bien compris. Et les femmes de l’association aussi. C’est peut être pour ça qu’elles sont là aujourd’hui, pour changer les choses, pour aider les leurs.

Equipe de dépistage et femmes de l’association: satisfaites après une journée de travail en brousse.

 


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Dépistage du cancer du col

Une réflexion sur “Dépistage du cancer du col

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