« On voyage non pour changer de lieu mais d’idées »

Plus d’une cinquantaine de femmes de tout âge sont assises à même le sol. Elles nous attendent devant le dispensaire de brousse. Certaines sont là depuis des heures. Elles ont entendu à la radio qu’une gynécologue Vaza (=blanc) venait aujourd’hui. Elles n’ont jamais vu de gynécologue. La plupart n’ont jamais vu de médecin tout court. Alors elles sont ici aujourd’hui. Et elles nous observent. On descend du camion et on décharge nos cartons. Un nuage de poussière nous entoure. Le chemin est terreux, il y a du vent. Le dispensaire est une petite maison en ciment composée de trois pièces éclairées par des fenêtres sans vitres et séparées par des portes branlantes. Quand on entre, une odeur putride envahit notre corps tout entier et nous donne la nausée. On entend des grincements et des couinements au dessus de nos têtes. Quand on soulève les yeux, on assiste à un ballet d’araignées et de moustiques. Et puis il y a de petites silhouettes noires qui se dessinent dans l’ombre. Des chauves souris. Une, deux, j’en compte 10 au dessus de nos têtes. Ces bestioles sont les auteurs de multitudes déjections qui recouvrent le plancher et que mes collègues balayent consciencieusement. Les volets craquent. On va devoir travailler ici, il n’y a pas d’autres endroits. Alors on retrousse nos manches et on fait le ménage. Zinave et Véronique ont emmené de grands draps jaunes. Nous allons les utiliser comme nappe et comme rideaux. Il y a deux tables que nous plaçons chacune dans une pièce. Ce sera notre bureau et notre table d’examen. Il y a deux épaves de lit, complètement rouillées. Il n’y a pas de matelas. Quand on s’appuie sur le sommier, un cri strident résonne. La saleté règne en maître ici et elle incruste chaque rebord, chaque recoin. Le sol est noir et poussiéreux. Il y a des plastiques qui traînent, des mouchoirs imbibés de sang. On dirait une maison désaffectée qui n’a pas été habitée depuis des années. Mais en fait, le médecin du village travaille ici tous les jours. Les patients affluent, ils se moquent des conditions sanitaires. Chauves souris, lézards, insectes. Qu’importe, tant qu’il y a un médecin.

Chacun a sa fonction. Jeromine et Elliette font les questionnaires aux femmes qui portent le chiffre impair. Zinave et Jeanne s’occupent des femmes pairs. Dr Baptistine effectue le tri des patientes et m’adresse toutes celles qui ont besoin d’une consultation gynécologique. On ne m’avait pas prévenu! Je venais pour faire une sensibilisation, pas des consultations gynécologiques. Je n’ai pas de spéculum, pas d’échographie, pas de monitoring fœtal. Je n’ai que mes mains pour palper, sentir, et ma tête pour réfléchir. Heureusement on a des gants: azalaééé (holàla) Veronique , la sage femme m’assiste pour la traduction. J’ai appris consciencieusement les questions types du gynécologue: firi zanaka (combien de grossesse), liou farrani (date des dernières règles), aya marari (où as- tu mal). Mais le problème c’est que je ne comprends pas encore tout ce que les patientes me racontent.

On commence les consultations. Les femmes entrent craintives et m’observent du coin de l’œil. Je leur esquisse un sourire pour les mettre en confiance. Rassurées, elles attendent que j’entame la conversation. Mais après leur avoir sorti mon plus bel accent malgache et mes 3 phrases types, elles croient avoir rencontré une Vaza qui parle leur langue et se lancent dans un magnifique monologue. Elles me regardent avec insistance, persuadées que je vais comprendre le sens de chacun des mots. Elles semblent les avoir choisis avec tant de cœur. Elles s’obstinent à les prononcer clairement et les accompagnent de gestes de leurs mains. Mais leurs mots résonnent comme une magnifique chanson à mes oreilles. Le Sakalawa est très chantant et doux. C’est issu du swahili. Parfois, je reconnais un ou deux mots qui me permettent de deviner le sens du discours. Finalement, je regarde Véronique implorant sa traduction qu’elle me donne en rigolant.

Un retard de règle de 3 semaines, des douleurs abdominales et des saignements: une suspicion de grossesse extra utérine? Je palpe consciencieusement son abdomen. Une masse abdominale? Il faut faire un test de grossesse. Nous n’avons pas emmené de petits récipients pour l’urine. Ce n’est pas grave, ici il y a toujours une solution. C’est fascinant cette faculté qu’ils ont de toujours trouver une solution avec rien. Il n’y a pas de petits pots, ils vont en trouver. Et l’imagination de l’homme est débordante. Les femmes me ramènent leur urine dans un bol qui servait initialement à y mettre le riz. Ou alors dans des mini fioles de pharmacie. Je préfère ne pas savoir comment elles ont fait pour y glisser leur urine. Ou encore dans des petits emballages plastiques de cigarettes. Je mets mes gants précieux et effectue le test. Positif! La femme a 23 ans. Elle a déjà deux enfants. Et elle est en pleine santé. Mais si c’est une grossesse extra-utérine, elle peut décéder ce soir, demain. Et elle sera en brousse. Seule. Elle sera peut être entourée de son mari, de ses enfants. Peut être que ses voisins viendront lui tenir la main. Mais sans chirurgie, sa destinée est fatale. La prochaine patiente est enceinte de 6 mois environ. Elle a des maux de têtes. Sa tension artérielle est trop haute. Il y a une protéinurie légère. Je suspecte une pré-éclampsie débutante. Je n’ai pas de matériel pour entendre les battements cardiaques du foetus. Elle me dit qu’il bouge bien. Je prescris en urgence un anti hypertenseur. Elle va le chercher à l’échoppe en bois au bout du chemin de terre qui fait office de pharmacie: tsissy (=fini) Il n’y a plus de médicaments, rupture de stock. Le camion de médicaments n’est pas venu cette semaine: AzalaHééé ! La troisième patiente est aussi enceinte, à terme cette fois. Elle a déjà 4 enfants. Elle a un très gros ventre. Plus gros que d’habitude. Des jumeaux? Ou un très gros bébé? Elle ne sait pas, elle n’a jamais vu de médecin. Elle sent moins le bébé bouger depuis quelques jours. Elle n’a pas de contractions. Son col est défavorable à un accouchement spontané. Il faut faire une échographie et l’accoucher. Il faut l’emmener à Ambanja. La prochaine patiente saigne depuis son accouchement, en continu. Son accouchement était il y a 4 mois. Au toucher je sens du matériel dans le col de l’utérus. Je suspecte une rétention placentaire. Elle a accouché seule à la maison. Elle a mis au monde un magnifique bébé sans sage femme, sans médecin. Probablement qu’un morceau de placenta est resté. Ou peut être même tout le placenta? C’était son premier accouchement. Elle a 20 ans. Elle nourrit son bébé avec son sein et il grossit bien. Elle a de la chance de ne pas avoir présenté une infection qui aurait été fatale ici. Elle me regarde avec son nourrisson de 4 mois allongé contre elle. Elle a besoin d’une chirurgie. Elle a besoin d’un curetage. Un geste simple. Mais elle n’a pas d’argent. Elle habite à 3 heures de route d’Ambanja. Elle n’a pas de famille là bas. Ses conjonctives sont si pâles que je sais que si elle continue de saigner comme ça, bientôt elle n’aura plus de globules rouges. Et sans globules rouges, plus de transport d’oxygène dans le corps humain. Elle commence déjà à avoir des difficultés à respirer. Elle a probablement une forte anémie que peu d’occidentaux pourraient supporter. Peu d’entre nous arriveraient encore à marcher dans ces conditions. Peu d’entre nous se tiendraient en face de moi, avec leur nouveau né dans les bras comme si c’était une simple consultation de routine. On dit qu’en Afrique, c’est la loi du plus fort. Et bien, je pense que c’est vrai. J’ai vu ici des pathologies à des stades si avancés que je ne comprends pas que ces patients puissent encore se tenir debout devant moi. Et devant moi, cette femme se tient aujourd’hui mais difficilement. Elle est faible, elle manque d’énergie. Mais elle arrive encore à s’occuper de son bébé, à le nourrir et à venir me consulter aujourd’hui. Elle veut vivre. Je le lis dans ses yeux. Et elle a besoin d’une chose si simple: une transfusion et un curetage. Si je l’emmène avec nous, si je paye sa chirurgie, je sauve sa vie. Je sauve celle de son enfant. Il vaut mieux être une lampe à la maison qu’une étoile dans le ciel me disait ma grand mère. Et ma maison aujourd’hui c’est Madagascar. Cette femme a besoin de moi. La chirurgie et l’hospitalisation coûterait 200 euros tout compris. Alors je ferme les yeux. Je pense à toutes ces fois où je marchais dans la rue à Genève et où des bénévoles m’ont demandé de verser des sous pour des associations, pour des enfants qui n’avaient pas accès à l’eau, pas d’école, pas d’éducation. Je me suis rappelé ces bulletins de versement qu’on reçoit à la maison pour soutenir des ONG. Chaque jour, on pense à ces hommes démunis qui sont à l’autre bout du monde, qui n’ont rien alors que nous on a tout. Mais on sait aussi que ces organisations caritatives ont quelques trous dans leur porte monnaie. Et on ne sait jamais où va finir l’argent qu’on leur aura versé. Mais aujourd’hui, je sais. C’est moi qui aie diagnostiqué ces maladies. C’est moi qui emmène ces femmes dans mon camion. C’est moi qui vais les soigner. Alors peut être qu’aujourd’hui 200 euros, c’est beaucoup pour moi. Beaucoup parce que je suis ici bénévolement, parce que je n’ai pas de salaire, parce que je suis une jeune médecin et que je n’ai pas encore beaucoup d’économie. Mais que vaut une vie humaine? C’est une question que je dois me poser tous les jours ici. Est ce que cette femme qui n’a pas l’argent pour recevoir ces soins en a vraiment besoin aujourd’hui? Est ce que ça va vraiment faire une différence? Bien sûr je ne peux pas sauver toute l’Afrique. Mais aujourd’hui, j’ai vu 28 femmes. Je les ai soignées, je les ai rassurées. Je leur ai prescrit un traitement. Il y a 6 femmes que j’aimerais ramener à la clinique. Je vais voir Jeromine, la cheffe du dépistage, le cœur de l’hôpital aussi. Elle comprend mon sentiment. Il y a des fonds à l’hôpital. La clinique est soutenue par une ONG suisse. Il y a des aides pour les patients démunis. Mais il y a des conditions spéciales. Elle ne peut pas prendre en charge toutes ces dames. Il n’y a pas encore de fonds pour les patients démunis qui ont besoin d’une chirurgie en urgence. Peut être faudrait il que je le crée? Je vais y penser… Alors pour mes 6 femmes, on convient qu’on va partager.

 

On charge les voitures. Les patientes montent à l’arrière. Heureusement, il ne pleut pas. Il va bientôt faire nuit. Le moteur chauffe. Tout le monde est prêt. La voiture se met en mouvement. J’entends des rires derrière moi. Les femmes sont heureuses. Elles n’ont jamais été à la ville. Alors on quitte la brousse. Et on s’éloigne de Befotaka, la ville de poussière.

 

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Campagne de dépistage à Befotaka

5 réflexions sur “Campagne de dépistage à Befotaka

  1. Je suis béat d’admiration de ce que vous avez fait à Betofoka .Il faudrait si peu de moyen pour donner à ce centre de consultation un visage humain.
    Je fais partie du Lions club Val-Mont en Bourgogne et nous oeuvrons pour la clinique St Damien d’Ambanja depuis plus de 7 ans.Etant né à Diégo (Antsiranana je devrais dire), je connais assez bien la région.
    Comment en sont sortis les 6 femmes que vous avez emmené à Ambanja?
    Kaïsse CHOPRA
    Le Creusot, Saône et Loire, Bourgogne.

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