« Voyager c’est donner un sens à sa vie, voyager c’est donner de la vie à ses sens »

Ce matin on est parti à Djangoa. Il y a 19 femmes que nous devons retrouver pour le suivi du dépistage du cancer du col. C’est Zidane le chauffeur de la clinique qui nous emmène. On part avec Dr Josea, ma collègue généraliste avec qui je travaille tous les jours. Il y a aussi Elliette, c’est la laborantine, et puis il y a Félicité, la présidente de l’association des femmes.  Apres 1h de route à travers la brousse, un panneau indique que nous sommes arrivés à Djangoa. Le paysage n’a pas véritablement changé. Il y a quelques huttes en bois qui longent la route goudronnée. Des femmes marchent le long de cette route en file indienne. Elles sont belles avec leur pagnes colorés illuminés par les rayons du soleil matinal. Elles portent leurs courses du marché dans des paniers posés en équilibre sur leur tête. Elles marchent droite et fière, la tête haute comme si leur panier contenait un trésor dont elles seules ont le secret. Et elles balancent leurs hanches au rythme de leur pas, au rythme de la vie. Ces femmes représentent l’élégance pure, alliant la simplicité d’une mère qui rentre du marché avec les provisions qui nourriront toute sa famille, et la beauté de ce corps élancé en harmonie avec la nature qui l’entoure. Et depuis mon camion, j’assiste à ce spectacle magique. Je me suis demandée pourquoi l’Afrique avait cet effet sur moi. Cette sensation d’être vivante. Comme si le continent tout entier avait un pouvoir enchanteur. Un pouvoir sur l’homme mais aussi sur les animaux, les plantes. Ici tout est plus grand, plus fort, plus intense. Les insectes sont des géants, les arbres touchent presque le ciel, étendant leurs feuilles toujours plus haut vers le soleil, symbole de la vie, de l’espoir. Ne dit-on pas qu’un pays sans soleil est triste? Que sans soleil, ses habitants sont déprimés? Ici je ne crois pas avoir jamais vu un homme triste ou fâché. Je crois qu’on pourrait mesurer le bonheur de vivre par le nombre de sourires et de rires entendus sur le chemin. 

Aujourd’hui c’est le jour du marché, c’est pour ça que nous avons décidé de venir. Nous quittons la route goudronnée pour nous enfoncer dans la brousse. Notre jeep se faufile entre les cases ornées de tissus colorés. Les femmes recouvertes d’un masque jaunâtre qui protège du soleil préparent le riz. Les enfants courent, rient. Ils s’arrêtent pour nous regarder et crient: « Vaza! Vaza! » (=le Blanc) On arrive à hauteur du marché. On descend du camion dans un nuage de poussière soulevé par nos roues. On marche entre les échoppes. Des tomates, des aubergines, des oignons, des courges, et puis des légumes inconnus: des sortes de cornichons géants, oranges, verts, jaunes. Du jus est servi par un jeune garçon. Il puise dans un seau dont la propreté est tout à fait relative et sert une mixture rougeâtre aux jeunes clients assoiffés. Et ça crie, et ça déambule . Toute la ville est là aujourd’hui: femmes, hommes, grands parents, enfants, malades, femmes enceintes. C’est l’occasion de rencontrer leurs voisins, d’échanger les dernières nouvelles, de faire les provisions. Ce sont surtout les femmes qui sont chargées de faire les courses. Elles remplissent leur panier qu’elles hissent majestueusement sur leur tête avant de reprendre le chemin de la maison.

 

On ne retrouve que 4 femmes. On va les attendre au dispensaire. Chacune arrive avec son carnet. Ici il n’y a pas de dossier informatique. Chacun est responsable de son dossier médical : c’est un petit livret où chaque médecin écrit son diagnostic, son traitement et son attitude. Fières , elles nous tendent leur carnet et attendent qu’on viennent les chercher. Une à une elles répondent au questionnaire qu’Elliette traduit patiemment en Sakalawa avant de venir vers moi pour le prélèvement. 

Il est 12:00. On attend. La notion du temps ici est très relative. Personne n’a de montre. On vit au rythme du soleil. Une journée commence à 6h quand le soleil se lève et se termine lorsqu’il se couche a 18:00. Alors dans cet intervalle de 12h, une multitude d’événements peut arriver ou aucun… On ne sait pas, on ne prévoit pas. Et comme on ne sait pas ce qui va arriver, comme on ne sait pas ce qu’on attend, on devient patient. Cette quiétude nous gagne et on commence à comprendre cette capacité qu’ont ces gens à attendre, assis à l’entrée de leur hutte le regard perdu dans l’horizon. On se laisse vivre, au rythme de la vie. On lâche prise. On donne le pouvoir de la vie à la Nature, maîtresse de la Terre. Ici en Afrique, ce n’est pas la Nature qui s’adapte à l’homme, c’est l’homme qui s’adapte à la Nature. Les hommes ont fait leur place timidement au milieu des cinq éléments. Et personne ne tente de prendre le pouvoir sur la Nature. Ici les hommes ont compris que quoi qu’ils fassent, c’est Elle qui gagnera. Par exemple quand on prend la route et qu’il se met à pleuvoir, on s’en remet au bon vouloir de la Nature. Un voyage qui durerait 2h par saison sèche peut durer 2 jours. On ne sait pas. Car ici on ne planifie pas, on s’adapte. Cela peut nous paraître pour nous occidentaux invraisemblable. On vient d’un continent où on contrôle chaque  personne, chaque comportement, chaque pensée. Tout est protocolé: les feux, les stop, les passages piétons, les radars, les policiers, les contrôles de vitesse, les panneaux de circulation, l’état des voitures, le kilométrage, l’entretien, les normes anti pollution, les vignettes autoroutes. On ne peut plus prendre le volant et conduire là où la route nous mène , l’esprit perdu et les pensées qui divaguent dans l’horizon. Aujourd’hui, tous nos actes doivent correspondre aux dogmes de la société. Des experts ont réfléchi pour nous, ont rédigé des codes de la route, ont établi des règles. Et tout le monde doit s’y plier. Plus d’espace pour la spontanéité, l’auto responsabilité. On est encadré comme des enfants. Je crois que c’est rassurant d’une certaine manière. On fait partie d’une communauté, on agit en fonction des autres, des lois, des règles. Mais est ce que ces protocoles ne nous feraient pas nous oublier nous mêmes en tant qu’individu? Et n’est-ce pas cette force même que je ressens ici? Chaque action est une aventure. Va-t-on arriver à destination à l’heure? Va-t-on y arriver tout court? Allons-nous nous faire arrêter par la police? Allons-nous tomber en panne? On ne sait pas. On sait juste qu’on part. On ne sait pas quand on arrive. Et c’est peut être cet inconnu perpétuel qui nous fait apprécier l’instant présent? 

Alors après avoir attendu deux heures allongées sur la table d’examen du dispensaire, mon horloge occidentale se réveille doucement et me chuchote qu’il faudrait peut être essayer une autre technique. Je demande à Félicité si on peut aller chercher les patientes chez elle. Elle me prend la main et me dit oui de ses grands yeux en amande. Elle ne parle pas bien français mais on se parle avec notre regard, notre sourire, nos rires. Alors, on part avec le chauffeur à la recherche des patientes égarées. Mais pour les retrouver, il va falloir pénétrer dans le cœur même de l’Afrique. Mais ce n’est pas cette Afrique comme je la vois depuis mon camion sur la route. Ce n’est pas cette Afrique que je rencontre tous les jours dans ma salle de consultation. C’est une rencontre plus authentique . Parce que je vais chez eux, parce que je n’ai plus mes repères d’occidentale. Je ne suis plus en position de force. Je ne suis plus la médecin blanche qui reçoit à sa consultation des malgaches qui viennent timidement m’expliquer leurs problèmes. C’est moi qui suis dans l’inconnu, au cœur de leur intimité, de leurs croyances, de leur quotidien. Alors je suis Félicité, on marche au milieu des cases sur un sol terreux. Il y a des poules et leurs poussins qui galopent entre les huttes. Il y a un zébu seul qui broute une petite plante. Il y a des seaux en plastique éparpillés sur le sol, des assiettes, des casseroles. On est dans la cuisine. Azala ééé (=holala) Il y a des femmes assises sur leur perron. Elles cuisinent. Elles tournent une grande cuillère en bois dans une marmite de riz qui chauffe sur un monticule de charbon à même le sol. D’autres ont un nourrisson dans les bras qu’elles allaitent. Et elles nous regardent. Elles me regardent. Avec ma peau blanche ivoire, je contraste dans cet univers coloré. Je leur souris timidement en me faufilant au milieu de ce capharnaüm. Félicité leur demande où on peut trouver notre patiente. Elle est partie au marché. C’est fascinant cette capacité que ces femmes ont de toujours savoir où est leur voisine, ce qu’elle fait, avec qui. On décide de retourner à la voiture. Peut être qu’on la verra sur la route. 

Après 200 mètres , on croise une file de femmes qui marchent au bord de la route. Elles portent sur leur tête des paniers qui débordent de bananes et d’autres légumes. Il y a notre patiente. Félicité l’interpelle. Les femmes s’arrêtent, intriguées. Elles parlent un moment mais Félicité revient bredouille. La femme ne veut pas venir, elle a peur d’avoir mal. Elle a trop souffert l’année dernière. Je décide de descendre de la voiture et je m’approche de ces femmes si belles. Elles me regardent et je commence à leur parler en français que je parsème de quelques mots malgaches que je connais. Elles rient. Félicité me dit qu’elles aiment mes tresses africaines et mon foulard que j’ai acheté au marché. La patiente a l’air convaincue. Est ce que c’est à cause de mes tresses? Ou mon accent malgache? Je ne sais pas ce qui s’est passé mais elle accepte de venir. On monte toutes les 3 dans la voiture, direction dispensaire. 

La journée est finie. Il est temps de rentrer. On reprend la route. Le soleil se couche. Les nuages sont roses. La lumière orangée illumine le paysage. On croise sur la route ces femmes qui rentrent dans leur foyer avec les provisions. Je les regarde différemment que ce matin. Je les regarde comme si j’avais compris d’où elles venaient, comme si j’avais compris où elles allaient.  

 

 

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Suivi des femmes du dépistage à Djangoa

2 réflexions sur “Suivi des femmes du dépistage à Djangoa

  1. Pingback: « Voyager c’est donner un sens à sa vie, voyager c’est donner de la vie à ses sens  | «MADA2016

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